En 1998, l'ostéopathie française n'avait pas de cadre légal. Le titre n'existait pas. Les praticiens exerçaient sous la menace permanente de poursuites pour exercice illégal de la médecine — une situation qui perdurait depuis 1962, date à laquelle l'exercice de l'ostéopathie était devenu le monopole des médecins. Pendant quarante ans, les ostéopathes non médecins ont été poursuivis, condamnés, et ont mutualisé leurs amendes pour continuer à soigner.
C'est dans ce contexte que j'ai commencé ma formation. Le Registre des Ostéopathes de France (ROF) — qui réunissait les praticiens formés selon les standards les plus exigeants — ne recensait alors que quelques centaines d'ostéopathes D.O. D'autres praticiens exerçaient sans y adhérer, soit par choix, soit parce que leur niveau de formation ne répondait pas aux critères du ROF. Il n'y avait ni fichier ADELI, ni RPPS — simplement des praticiens convaincus, formés dans des écoles exigeantes, qui avaient choisi cette voie en connaissance des risques.
Ma formation s'est déroulée sur six années pleines, totalisant plus de 5 000 heures d'enseignement — la norme recommandée par la Société Internationale d'Ostéopathie (SIO) de Genève, qui préconisait un enseignement supérieur long de type universitaire, sanctionné par une thèse et un diplôme de troisième cycle.
Ce cursus comprenait ce qu'une formation ostéopathique complète devait comprendre : des travaux de dissection anatomique, des stages hospitaliers au contact de la réalité clinique, des stages en cabinet sous la supervision de praticiens expérimentés, et une formation clinique encadrée sur des années. Chaque geste, chaque raisonnement diagnostique, chaque intuition palpatoire ont été construits dans la durée — pas dans l'urgence d'un programme raccourci.
À l'issue de ce parcours, j'ai obtenu deux diplômes de troisième cycle. Le 14 septembre 2004, à Genève, l'European Council of Osteopathic Schools m'a conféré le D.O.E. (Third Course Degree of Osteopathic Medicine) sous le numéro 0263, délivré par la Société Internationale d'Ostéopathie. Le 20 novembre 2004, à Marseille, la Collégiale Académique de France m'a décerné le diplôme d'ostéopathe sous le numéro 00379, à l'issue de l'examen final de compétence clinique et thérapeutique et des épreuves de fin de troisième cycle d'études ostéopathiques.
La Collégiale Académique, créée en 1988, avait pour mission de représenter l'enseignement de l'ostéopathie au plan national, d'organiser les épreuves de validation nationale et de délivrer le diplôme D.O. selon des critères quantitatifs et qualitatifs stricts. Le numéro 00379 témoigne d'une délivrance très précoce dans l'histoire de ce diplôme, à une époque où la profession comptait encore quelques milliers de praticiens — dans un pays qui en enregistre aujourd'hui plus de 47 000.
Le 4 mars 2002, la loi dite « Kouchner » (loi n° 2002-303) reconnaît enfin officiellement le titre d'ostéopathe en France, mettant fin à quarante années d'exercice dans l'illégalité. Bernard Kouchner, alors Ministre délégué à la Santé, avait compris que l'ostéopathie était un fait sociétal incontestable. Dès 1999, en tant que Secrétaire d'État à la Santé, il avait confié une mission au Professeur Guy Nicolas sur les pratiques ostéopathiques — mission qui a posé les fondations de cette reconnaissance.
Mais cette loi, aussi nécessaire fût-elle, n'a pas été suivie de ses décrets d'application. Pendant cinq ans — de 2002 à 2007 — l'ostéopathie a existé dans un flou juridique résumé par une formule restée célèbre dans la profession : « plus illégale, pas encore légale ». Et dans ce vide réglementaire, de nombreux praticiens se sont soudainement « découverts » ostéopathes.
Les décrets du 25 mars 2007 ont enfin posé un cadre. Mais quel cadre. La formation minimale a été fixée à 2 660 heures — soit à peine la moitié de ce que j'avais reçu — réalisable en trois ans seulement. L'Organisation Mondiale de la Santé recommandait pourtant 4 200 heures. La SIO de Genève en exigeait 5 000.
Plus grave encore : la procédure d'agrément des écoles s'est révélée d'une faiblesse juridique spectaculaire. En quelques années, le nombre d'établissements agréés est monté jusqu'à 74. Le rapport de l'Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS), daté de 2010 et rendu public en 2012, a dressé un constat accablant : procédure d'agrément fragile, hétérogénéité massive des formations, dérives quantitatives et qualitatives généralisées.
Le rapport de l'IGAS a mis en évidence des insuffisances majeures concernant les moyens pédagogiques, l'encadrement clinique et l'homogénéité des formations dispensées par ces établissements. L'accès aux travaux de dissection anatomique, aux stages hospitaliers et à une formation clinique encadrée — piliers de ma propre formation à l'ESO — n'était pas garanti dans l'ensemble des cursus agréés. Le nivellement par le bas a été systématique.
Les chiffres racontent l'histoire mieux que n'importe quel discours. En 1998, quand j'ai commencé mes études : quelques centaines d'ostéopathes D.O. inscrits au Registre des Ostéopathes de France. En 2002, à la promulgation de la loi Kouchner : environ 4 000 praticiens selon les estimations du ministère de la Santé. En 2004, quand j'ai obtenu mon diplôme après six années d'études : le boom n'avait pas encore commencé. En 2008, un an après les décrets : 9 808 inscrits. En 2012, au moment du rapport IGAS : 17 000 praticiens et 74 écoles. En 2016 : plus de 26 000 inscrits. En 2024 : plus de 47 000 ostéopathes enregistrés en France, dont environ 30 000 en activité. En un quart de siècle, la profession a connu une croissance sans précédent.
L'article 75 de la loi de 2002 n'a pas créé une profession de santé. Il a créé un titre — « ostéopathe » — accessible à un nombre considérable de professions, chacune bénéficiant de dispenses de formation. La liste complète des professions pouvant aujourd'hui obtenir le titre d'ostéopathe est la suivante : médecin, chirurgien-dentiste, sage-femme, infirmier, masseur-kinésithérapeute, pédicure-podologue, psychomotricien, ergothérapeute, orthophoniste, orthoptiste, et manipulateur d'électroradiologie médicale.
Onze professions différentes, avec des volumes de formation radicalement différents : 4 860 heures pour un bachelier en formation initiale, 1 900 heures pour un kinésithérapeute ou une sage-femme, 2 300 heures pour un infirmier ou un pédicure-podologue. L'asymétrie est totale : ces professions peuvent devenir ostéopathes avec des formations abrégées, mais un ostéopathe ne peut exercer aucune de ces professions sans reprendre un cursus complet avec concours.
Il a fallu attendre le décret du 12 décembre 2014 pour que la formation soit enfin portée à la hauteur des enjeux : cinq années d'études, 4 860 heures, dont 1 500 heures de pratique clinique incluant 150 consultations complètes et validées. Cette réforme était nécessaire. Elle reste cependant inférieure aux 5 000 heures que j'ai reçues dans mon propre cursus, vingt ans plus tôt.
L'ostéopathie n'est pas une technique. C'est une transmission. Et cette transmission a une traçabilité.
En 1964, trois ostéopathes américains — Harold Magoun, Viola Frymann et Thomas Schooley, tous élèves directs de William Garner Sutherland, lui-même élève d'Andrew Taylor Still — ont traversé l'Atlantique pour venir enseigner les bases de l'ostéopathie crânienne à un petit groupe de praticiens français, parmi lesquels Francis Peyralade, René Quéguiner et Bernard Barillon. C'est de cette rencontre fondatrice qu'est née la transmission de l'ostéopathie en France.
En 1978, Francis Peyralade et René Quéguiner ont fondé la SERETO — la Société d'Enseignement, d'Études et de Recherches des Techniques Ostéopathiques. La SERETO a dispensé un enseignement de pointe, en particulier dans le champ crânien, formant des praticiens qui deviendront eux-mêmes des figures majeures de la profession, dont Roger Caporossi.
C'est précisément Roger Caporossi, diplômé de la SERETO et ancien étudiant de Francis Peyralade, qui a fondé en 1990 l'École Supérieure d'Ostéopathie (ESO) de Paris — la première école à proposer une formation initiale post-bac en ostéopathie, avec un cursus de type universitaire. C'est à l'ESO que j'ai effectué mes six années d'études entre 1998 et 2004, et c'est à l'ESO que j'ai enseigné pendant dix-sept ans. Viola Frymann venait régulièrement enseigner à l'ESO — nous l'appelions affectueusement « la mamie ». C'est à cette occasion que j'ai eu le privilège de la rencontrer lors de son séminaire sur les troubles neurologiques de l'enfant.
Parallèlement, ma formation continue en ostéopathie biodynamique m'inscrit dans une seconde filiation, tout aussi directe. De janvier 2013 à octobre 2017, j'ai suivi le curriculum complet d'ostéopathie biodynamique dispensé par René Briend à l'ESO. René Briend est élève de Jacques Andréva Duval — lui-même élève direct de Rollin E. Becker, l'un des plus proches héritiers de Sutherland.
À l'issue de cette formation, René Briend m'a proposé d'intégrer son équipe pédagogique — sept praticiens chargés de transmettre son enseignement biodynamique en France et à l'étranger. J'ai décliné cette proposition, convaincu qu'il me fallait davantage de maturité clinique et soucieux de ne pas enfermer ma pratique dans un modèle unique.
Ma pratique se situe ainsi à la convergence de deux lignes de transmission ininterrompues, qui remontent toutes les deux à Andrew Taylor Still. Par la formation initiale — tradition crânienne — Still, Sutherland, Frymann, Peyralade, Caporossi — l'ESO. Par l'approfondissement biodynamique — modèle fluidique — Still, Sutherland, Becker, Duval, Briend.
À ces filiations s'ajoutent les enseignements de Serge Paoletti, John Wernham, Didier Lehougre, le GLEM de Lyon et l'Étiothérapie de Latour.
Cette traçabilité n'est pas un argument de vitrine. Elle est le fondement de ma pratique. Chaque geste que je pose a été transmis de main en main, de perception en perception, sur plus d'un siècle — depuis Kirksville, Missouri, jusqu'au 72 avenue de la Bourdonnais, Paris 7ème.
J'ai commencé ma formation lorsque l'ostéopathie n'était pas encore reconnue légalement en France. J'ai obtenu mon diplôme quand les décrets d'application n'existaient pas encore. Pendant 17 ans, j'ai enseigné à l'École Supérieure d'Ostéopathie de Paris, formant les promotions suivantes. J'ai vu la profession passer de quelques centaines de praticiens D.O. à plus de 47 000 inscrits.
Aujourd'hui, après plus de deux décennies de pratique clinique quotidienne au 72 avenue de la Bourdonnais, dans le 7ᵉ arrondissement de Paris, je continue d'exercer avec la même exigence que celle qui m'a été transmise. Mon approche est restée celle d'un ostéopathe exclusif — c'est-à-dire un praticien dont l'ostéopathie est l'unique activité professionnelle, sans double casquette ni double allégeance.
La Loi du Cas Unique, qui fonde ma pratique, découle directement de cette formation longue, de cette filiation ininterrompue et de cette expérience accumulée : chaque patient est un cas unique, chaque consultation est une investigation complète, chaque geste engage une responsabilité pleine. Ce n'est pas un slogan. C'est le produit de 5 000 heures d'études, de 22 ans de consultations, d'une transmission qui remonte à Still — et d'une conviction que l'ostéopathie ne se pratique pas à moitié.